Ingérence russe : un rapport extraordinaire | Richard Hétu

Morceau choisi :

le rapport constitue un document extraordinaire. Il a d’abord pour effet de miner la légitimé du président qui est à la veille diriger les services de renseignement américains, comme le souligne le New York Times dans un article publié aujourd’hui sur six colonnes à la une. Il explore en outre de long en large la propagande et la désinformation émanant de RT, un média auquel le général retraité Michael Flynn, conseiller de Trump pour la sécurité nationale, a souvent collaboré.

L'editorial de Richard Hétu : Lien

Lawrence Lessig : "La segmentation du monde que provoque Internet est dévastatrice pour la démocratie"

Pour le professeur de droit à Harvard et penseur du net, il y a urgence à reconstruire des espaces communs de discussion. L'exemple d'écriture de la Constitution islandaise réalisée par crowdsourcing devrait, pour lui, être étendue largement.

Lawrence Lessig, professeur de droit à Harvard, penseur d’Internet et initiateur de la licence Creative commons• Crédits : Chip Somodevilla – AFP

Depuis quelques mois vous êtes installé en Islande. Le pays a notamment expérimenté une nouvelle manière de réécrire sa Constitution. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le processus politique à l’oeuvre là-bas ?

Les Islandais ont répondu à la crise financière de 2008 en lançant un projet incroyable de nouvelle Constitution «crowdsourcée»,élaborée par les citoyens. A la première étape, mille personnes sélectionnées par tirage au sort ont travaillé sur ce que devaient être les valeurs du texte. Ensuite, 25 personnes sélectionnées pour former une Assemblée ont passé quatre mois à écrire. C’est à peu près le temps qu’il a fallu aux Américains pour rédiger leur Constitution, mais la différence ici, c’est que chaque semaine ils ont posté leurs ébauches sur Facebook. Il y avait des retours et commentaires des personnes en Islande mais aussi à travers le monde entier. Cette dynamique a produit, au final, une très belle Constitution, approuvée par les deux tiers de la population.
De mon point de vue, on a là tous les éléments dont une démocratie citoyenne a besoin : un échantillon représentatif de la population qui donne des informations sur lesquelles délibérer ; des experts pour aider à mener un travail sérieux et qui n’étaient pas des “insiders”. Il y avait aussi une règle très intéressante : chaque décision devait être prise par consensus, sans vote. Il n’était donc pas possible de juste créer des camps : il fallait travailler avec les gens, obtenir de la compréhension, des compromis. Et le texte a été approuvé à une très large majorité – pas comme le Brexit où 52 % suffisent à ce que la Grande-Bretagne saute de la falaise.
Ce qui m’intéresse, c’est de réfléchir à la façon dont on pourrait reproduire ce type de processus dans d’autres démocraties à travers le monde.
(…)
J’aimerais vraiment que ce qui s’est passé en Islande puisse se développer autour de cette question : comment rendre à nouveau la démocratie véritablement représentative ?
Source : Lawrence Lessig : "La segmentation du monde que provoque Internet est dévastatrice pour la démocratie" | France culture

Pour un populisme numérique (de gauche)

Un article fort intéressant d’Evgeny Morozov dans Le Monde diplomatique de décembre 2016 concernant nos données numériques.
À partir du constat suivant :

À l’heure actuelle, cinq compagnies américaines — le chinois Baidu étant le seul concurrent étranger digne de ce nom — ont déjà extrait, traité et digéré une grande partie des données mondiales. Cela leur a permis de développer un savoir-faire avancé en matière d’IA et de s’assurer ainsi la mainmise sur une part fondamentale de l’infrastructure numérique globale.

Deux stratégies ont été proposée.
Premièrement des démarches alternatives d’organisation coopératives :

Il est possible pour une coopérative de chauffeurs dans une petite ville d’élaborer une application qui les aide à déloger Uber au niveau local. En revanche, il est impossible pour cette même coopérative locale de construire une voiture qui se conduise seule : récolter et analyser toutes les données pour cela requiert des investissements massifs et une infrastructure dédiée. On peut aussi, bien sûr, créer des coopératives de propriété des données, mais il est peu probable qu’elles se développent au point de rivaliser avec Google ou Amazon.

La deuxième consisterait à démanteler les grandes firmes technologiques ou à réduire leur taille, mais
Dix mille start-up, dont chacune posséderait une part minuscule de l’empire de Google, ne seraient pas plus capables de produire une voiture qui se conduise seule.

Pour Evgeny Morozov, il n’existe à gauche qu’une seule alternative :

Le populisme économique du XXIe siècle ne peut plus reposer sur la rhétorique de l’amélioration de la concurrence. Un bien meilleur programme pour les populistes de gauche serait d’insister sur le fait que des données sont un bien essentiel, infrastructurel, qui devrait nous appartenir à tous ; elles ne devraient pas tomber entre les mains des sociétés. […] Au lieu de payer à Amazon un droit d’accès pour utiliser ses capacités en IA — élaborées à partir de nos données — nous devrions réclamer à Amazon de nous payer ce droit.

L’article : http://blog.mondediplo.net/2016-12-15-Pour-un-populisme-numerique-de-gauche

François Fillon ou les leçons des primaires ou des premiers tours

Alors qu’Alain Juppé faisait figure de favori avant le premier tour des primaires, l’œil fixé sur le second tour de la présidentielle, François Fillon a bousculé le scénario écrit et ceci dès le premier tour. Leçon de primaire ou de premier tour.
Depuis sa désignation de dimanche dernier, les journalistes politiques s’intéressent à la composition de électeurs de François Fillon. Ainsi,la composition du corps électoral de cette primaire des Républicains laisse entrevoir des surreprésentations que certains jugent préoccupantes. En effet, lors de ce deuxième tour de la primaire (dimanche 27 novembre), se sont surmobilisées dans les bureaux de vote les hommes (60%, +12 points par rapport à la population nationale), les personnes âgées de 65 ans et plus (41%, +17 points), les retraités (45%, +17 points), les classes moyennes et supérieures (26%, +3 points). Peut-on dès lors gloser sur le fait que les gens qui touchent déjà leur retraite (notamment les 65 ans et plus) se sont montrés favorables à un candidat qui veut repousser l’âge de la retraite? «C’était le suffrage des gens qui sont, socialement, à l’aise et à droite pour schématiser», glisse encore Jean-Daniel Lévy dans 24Heures (01.12.2016).
Est-ce grave docteur pour François Fillon ? Peut-être à en croire certains analystes. Dans le même temps, cette composition de l’électorat est proche de celle qui a élu Nicolas Sarkozy en 2007. Pour rappel, Nicolas Sarkozy l’avait emporté face à Ségolène Royal grâce au vote des plus de 60 ans. Ceux-ci étaient certainement et également surreprésentés lors de ce scrutin (https://www.politis.ch/carnets/2007/05/07/les-jeunes-avec-segolene-royal/).
Plus largement, la leçon de cette primaire et celle des premiers tours d’une élection majoritaire reste qu’il importe dans un premier temps de réunir et mobiliser son électorat de gauche ou de droite autour de sa candidature ou de son candidat pour un parti avant de se préoccuper d’aller à la pêche au centre.

Une leçon à méditer pour la gauche française (http://www.slate.fr/story/130193/renoncement-hollande-acte-dechirures-gauche) comme pour le Parti socialiste vaudois ces prochaines semaines.

Un 11-Septembre politique  | Mediapart

Au-delà des monstruosités multiples de sa campagne, Donald Trump a aussi parfaitement réussi à trianguler ces thématiques pouvant être portées par une partie de la gauche, ce qui a été moins souligné : dénonciation des accords de libre-échange ; dénonciation du dumping social ; promesses de protection du salariat ; dénonciation d’une oligarchie financière mais aussi de ses entreprises guerrières. Que cela ait pu être porté par un milliardaire affairiste, raciste, sexiste et xénophobe ne fait que rajouter au grand désastre du camp progressiste

Source : Un 11-Septembre politique – Page 1 | Mediapart

Salman Rushdie : “Je ne veux plus être l’écrivain à la fatwa”

Avec Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, Salman Rushdie s’empare d’un récit fantastique et l’entraîne vers une fable politique, interrogeant notre civilisation partagée entre la rationalité et les déviances pseudo-religieuses. Rencontre à New York.

© Frankie & Nikki pour Les Inrockuptibles
© Frankie & Nikki pour Les Inrockuptibles

Vous écrivez que c’est la peur et l’envie qui poussent les hommes à se tourner vers la religion. Que pensez-vous de la résurgence du religieux aujourd’hui ?
C’est l’une des plus grandes surprises de ma vie. Quand j’étais étudiant à Cambridge dans les années 1960, personne n’y pensait. Le marxisme, le féminisme, le Vietnam, la marijuana étaient des sujets de conversation, mais pas la religion. Bref, on pensait que la religion s’était retirée de la vie publique, et j’ai vraiment cru que j’allais grandir dans ce monde-là.
Le retour de la religion a à voir avec des choses différentes : ce qui arrive en Iran n’est pas la même chose que ce qui arrive en Arabie Saoudite ou au Pakistan, même si c’est lié. C’est en partie dû à la géopolitique. On peut se demander : et si l’Occident n’avait pas destitué le shah, aurait-on eu Khomeiny ? Et si Blair et Bush n’avaient pas menti au sujet des armes en Irak, et s’ils ne nous avaient pas amenés à faire une guerre qui dure encore ?
Sauf que ça ne sert à rien de s’interroger sur ce qui n’a pas existé. Dans la vraie vie, j’évite ce genre de questions. Mais dans mon livre, notre époque devient le “temps des étrangetés”, car c’est exactement ce nous traversons : le monde devient étrange pour nombre d’entre nous. Il change non seulement très vite, mais aussi radicalement.

Dans votre livre, vous rappelez que l’islam peut produire de très belles choses, comme des contes, mais aussi de la philosophie…
Je ne suis pas un fan de religion, à commencer par l’islam, et j’ai de bonnes raisons pour cela. Si j’ai mis en scène le personnage d’Ibn Rushd, qui deviendra le philosophe Averroès, c’est parce qu’il aura plus d’influence pour l’Occident que pour l’islam.
Il s’est toujours défini comme croyant et pratiquant, mais c’était un esprit éclairé, qui a essayé, il y a plus de huit siècles, d’y intégrer les idées d’Aristote, c’est-à-dire du rationnel, de la raison. Mais ce qui s’est produit au XIIe siècle, c’est que l’interprétation obscure, régressive de l’islam a triomphé d’une autre, progressiste. Je pense que ça commence vraiment là.
Source : Les Inrocks – Salman Rushdie : “Je ne veux plus être l’écrivain à la fatwa”

Game of Thrones et la politique américaine de 2016

Pour Emily Nusbaum du New Yorker, la saison 6 de Game of Thrones est, par plusieurs aspects, une allegorie de la politique americaine de 2016 :

Season 6, which ended Sunday, has felt perversely relevant in this election year. ILLUSTRATION BY SAM BOSMA
ILLUSTRATION BY SAM BOSMA

«Season 6 … felt perversely relevant in this election year. It was dominated by debates about purity versus pragmatism; the struggles of female candidates in a male-run world; family dynasties with ugly histories; and assorted deals with various devils. George R. R. Martin surely didn’t intend his blockbuster series of fantasy books … to be an allegorical text for U.S. voters in 2016. But that’s what you get with modern water-cooler dramas, which so often work as an aesthetic Esperanto that lets us talk about politics without fighting about the news.»

Lire l’article : The Westeros Wing – The New Yorker

Demain, le syndicalisme coopératif

Les professeurs Nathan Schneider (@nathanairplaine) et Trebor Scholz (@trebors, le père du concept de Digital Labor) publient sur The Next System Project (@thenextsystem) un intéressant manifeste pour des plates-formes réellement coopératives. Extrait sur le syndicalisme à l’ère des réseaux.

Demain, le syndicalisme coopératif

L’une des sessions de la conférence sur les plateformes coopératives était consacrée aux nouvelles formes de syndicalisme, rapporte Nathan Matias. Walmart, la chaîne de grands magasins américaine, compte 1,2 million de salariés aux Etats-Unis répartis en plus de 4000 magasins. En 2010, Daniel Schlademan, a lancé Our Walmart pour rassembler les employés du géant américain. En utilisant la force des réseaux sociaux (et en s’appuyant sur les 400 000 utilisateurs de Facebook déclarant Walmart comme employeur), Our Walmart a mobilisé des milliers d’employés dans de vastes mouvements de protestation demandant une revalorisation des salaires et est parvenu à ce que Wallmart augmente le salaire horaire minimum de ses employés de 7,5 dollars à 9 dollars. Plus récemment, les employées enceintes de Wallmart ont lancé un mouvement appelé “Respectez le bidon” pour changer les règlementations concernant les femmes enceintes chez Wallmart. Alors que les médecins peuvent demander à leurs patientes de faire attention à elles, la politique de l’entreprise était jusqu’à présent plutôt de pousser les femmes enceintes à prendre un congé sans solde, au risque de perdre leur emploi. La pression sociale exercée par la mobilisation a conduit l’entreprise à enfin reconnaître l’aménagement de conditions de travail spécifiques pour les femmes ayant des grossesses avec des risques de complications médicales. Pour Daniel Schlademan, via les réseaux sociaux, les travailleurs apprennent de nouvelles formes de coordination qui interrogent les syndicats traditionnels à la fois dans l’effet mobilisateur tout en destructurant la capacité de contrôle des structures très organisées qu’étaient les syndicats jusqu’alors.
Michelle Miller de Coworker.org présente cette infrastructure destinée à la coordination des travailleurs d’une même entité, leur permettant d’organiser des campagnes en ligne et d’organiser le réseau d’information de leurs collègues. Mis en place il y a 3 ans, il a permis à des employés d’American Airlines ou de la Wells Fargo de s’organiser. 15 000 employés de Starbucks ont réussi ainsi à se coordonner pour que leur entreprise revoie sa politique consistant à demander à ses employés de cacher leurs tatouages.
Source : Vers des plateformes réellement coopératives | InternetActu

Démocratie, Politique et Pouvoir

Dans le numéro de décembre 2015 du journal La Cité, le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, président du gouvernement espagnol d’avril 2004 à décembre 2011, exposé ses idées sur la démocratie, la politique et le pouvoir. L’entretien a été mené par Luisa Ballin, correspondante à l’ONU.


José Luis Rodriguez Zapatero en 2014 (source Wikipedia)

«Ma conception de la démocratie est que le pouvoir doit s’exercer temporairement. Et qui plus est, le pouvoir d’un président de gouvernement ! Un retour pour moi n’est pas envisageable. J’ai la passion de la politique, mais la politique est une chose et le pouvoir en est une autre. Je ne regrette pas le pouvoir. Et puisqu’il faut qu’il y ait un pouvoir, qu’il soit entre les mains de ceux qui l’aiment le moins.
Les peuples doivent être conscients que le pouvoir politique doit être limité. C’est salutaire pour la démocratie. Il faut un pouvoir qui donne confiance et il faut que ceux qui gouvernent sentent qu’en même temps le peuple exerce une surveillance. Confiance et surveillance sont les deux armes que le peuple doit utiliser. En démocratie, il est bon que les gens qui sont au pouvoir ne soient pas trop passionnés par le pouvoir ! Cette sensation de diriger doit être temporaire. Sinon, cela peut entraîner des effets pervers. La politique et le débats d’idées, c’est autre chose.»

Cette conception du pouvoir me convient parfaitement. Pour moi, elle s’applique également au poste de syndic d’une commune vaudoise… et elle est conforme à mon engagement hier, aujourd’hui comme demain.

A méditer : L’Europe politique en danger de mort

Dans le psycho-drame grec des derniers jours, épilogue de quatre années de tragédie aux torts largement partagés, il se rejoue le même sujet : réponse politique ou réponse comptable ?

François Hollande a eu raison – mieux vaut tard que jamais – de choisir la réponse politique et de la porter haut et fort, au risque d’un sérieux hiatus avec l’Allemagne.

Si les dirigeants européens n’étaient pas capables, dans les prochains jours, heures peut-être, de choisir une réponse politique au problème posé par la Grèce, en y ajoutant toutes les garanties nécessaires pour que les questions économiques et financières trouvent des réponses crédibles et humaines, alors cette Europe aura tourné le dos à sa propre histoire.

Et ils auront pris le risque de voir monter, au-delà de tout ce que nous connaissons aujourd’hui, les forces populistes et nationalistes qui n’attendent que ça ; avec tous les risques que cela comporte.
– Source : Rue89