La vie rêvée des sociétés

Dans un livre paru en 2010 et traduit récemment en français sous le titre Utopies réelles, Erik Olin Wright, tente de redéfinir la question du changement social au XXIe siècle. Son projet vise à réarmer scientifiquement la critique après l’échec du socialisme réel et d’apporter une réponse à la chute du mur de Berlin, fruit de 20 ans de réflexions muries depuis le camp du post-marxisme et du marxisme analytique.
Aux yeux de Wright, une condition essentielle du changement social est la construction, ici et maintenant, d’utopies en acte qui, en donnant à voir leur efficacité, contribuent à réarmer le camp des radicaux, trop souvent déprimés par l’échec de leurs mobilisations.
La vie des idées en propose un compte-rendu fort intéressant. Ce dernier s’intéresse notamment aux pages consacrées par Wright à l’analyse des conditions sociales de réussite de 4 utopies qui lui paraissent particulièrement prometteuses : Wikipedia, le budget participatif de Porto Alegre, le revenu universel et les coopératives de travailleurs (et en particulier la plus célèbre d’entre elles, celle de Mondragon au Pays basque). Il voit dans ces expériences le ferment d’un autre modèle économique et social, où les principales décisions sont prises collectivement plutôt que par le marché à des fins d’accroissement de la rentabilité. Wright veut en effet inverser la tendance d’un contrôle de l’économie sur les principales décisions politiques et sociales, la société pouvant regagner du pouvoir via ces différents mécanismes. Ces dispositifs de renforcement du pouvoir d’agir social représentent pour Wright une forme radicale d’empowerment [Voir Carole Biewener, Marie-Hélène Bacqué, L’empowerment. Une pratique émancipatrice, Paris, La Découverte, 2013.]. Tout l’enjeu des développements qu’il consacre à ces expériences est de déterminer si celles-ci sont désirables, viables et faisables.
Le compte-rendu : La vie rêvée des sociétés | La vie des idées.
L’ouvrage : Erik Olin Wright, Utopies réelles, trad. V. Farnea et J. A. Peschanski, Paris, La Découverte, 2017, 624 p., 28 €.

D. Trump président de l’ère de la TV réalité

Christophe Lachnitt est un spécialiste de la communication. Il est également passionné par les Etats-Unis, les nouvelles technologies et la politique. Son blog Superception couvre trois univers : la communication, le marketing et le management. Dans un billet daté de février 2017, il revenait sur sa conviction, formulée au lendemain de l’élection du miliardaire, que le moteur de la communication de D. Trump était la télé-réalité. Le drame de Charlottesville l’amène à réévaluer cette stratégie de communication, ses limites révélées et la résilience démocratique de la Société américaine face au Président.

Dans son billet, Le vrai moteur de la communication de Donald Trump n’est pas Twitter, après avoir rappelé ce qu’il avait écrit au lendemant de l’élection du miliardaire.

De même que Franklin D. Roosevelt avait été le candidat de la radio, John F. Kennedy celui de la télévision et Barack Obama celui des réseaux sociaux, Donald Trump a été le candidat de la télé-réalité dont il maîtrise et exploite les codes narratifs.

Il présentait en quoi la télé-réalité se distingue de la télévision traditionnelle en pervertissant quatre de ses fondamentaux.

Elle dénature :

  1. Le besoin de divertissement en addiction au voyeurisme.
  2. La présentation de la complexité de la nature humaine en réduction de chaque individu à un ou deux stéréotypes simplistes.
  3. Le goût du public pour la compétition en encouragement à la violence symbolique et glorification des “méchants”.
  4. Les téléspectateurs en télé-acteurs ayant parfois droit de vie ou de mort médiatique, par leurs votes, sur les participants à ces émissions.

Après avoir développé les quatre points, Christophe Lachnitt expliquait pourquoi cette stratégie est parfaitement adaptée à la dissolution du paysage médiatique et la cristallisation de la défiance démocratique dont souffre aujourd’hui l’Amérique.

Si le constat sur la désintermédiation associée au premier phénomène est bien connu, le “Trust Barometer” annuel récemment publié par Edelman révèle des données alarmantes sur le second :

  • une minorité d’Américains font confiance au gouvernement (37%) et aux médias (35%) ;
  • une majorité d’Américains (57%) estiment que le système politique et économique ne fonctionne pas ;
  • Trump a remporté la majorité des suffrages des Américains dont les inquiétudes et déceptions s’expriment désormais par un sentiment de peur.

Après le drame de Charlottesville, Christophe Lachnitt est revenu sur la stratégie de D. Trump (Face à Donald Trump, la Société américaine teste sa résilience démocratique). Pour lui, jusque-là sa stratégie « avait relativement réussi, au sens où les médias d’information sérieux n’avaient pas révélé la vraie nature du candidat puis Président républicain malgré ses dérapages à répétition. »
Il ajoute en outre que les médias étaient enfermés dans un triple piège. Le premier est «celui de leur propre déontologie et d’une objectivité journalistique aussi idéalisée que chimérique qui les porte à présenter de manière équilibrée les deux parties en présence ».
Cependant, avec ses propos après Charlottesvile, D. Trump semble, pour Ch. Lachnitt, avoir touché aux limites de sa stratégie :

Mais, en s’attaquant cette semaine au tabou ultime des Etats-Unis, les relations inter-ethniques, le Président semble avoir touché la limite de sa stratégie : sa propre confusion mentale et morale pourrait finir par prévaloir sur la confusion qu’il a voulu instiller dans les esprits américains.

Durant deux ans, il a testé l’élasticité des valeurs de la démocratie américaine et celles-ci ont démontré leur souplesse… ou leur manque de structure quand il s’est agi du respect des handicapés, des musulmans, des latinos-américains ou de la concorde politique. Les relations inter-ethniques, elles, revêtent une toute autre importance symbolique : elles fondent la Société américaine du melting pot tout en menaçant en permanence son équilibre.

Ce faisant Donald Trump met la Nation au pied du mur de sa prise de conscience politique et morale à son endroit.
Dès lors la question que se pose Ch. Lachnitt en conclusion de son article est la suivante :

En définitive, cette crise sans précédent ne nous apprend rien sur Donald Trump dont il suffisait de suivre la campagne (ou de lire Superception) pour connaître la vraie nature. Mais elle va nous apprendre beaucoup sur l’Amérique et sa capacité à préserver son idéal démocratique et, plus prosaïquement, ses intérêts politiques. C’est dans les difficultés que les nations, comme les individus, se révèlent. L’heure de vérité est arrivée.

D’autant que pour Lachnitt,

aujourd’hui, les Etats-Unis n’ont pas de grande figure morale, dans les univers politique, médiatique ou culturel, susceptible de mettre les dirigeants, au premier rang desquels ceux du Parti républicain, face à leurs responsabilités.

Il appartient donc à la société civile de faire le job.

Le président Donald Trump est désormais un sympathisant néo-nazi

Acte terroriste néo-nazi et suprémaciste de Charlottesville. Hier Donald Trump est revenu sur sa déclaration de lundi condamnant les Néo-Nazis et les suprémacistes blancs en renvoyant mardi la faute également sur les mouvements antiracistes. C’est une transgression sans précédent dans l’histoire américaine. Cette transgression en fait de facto, et ad minima, un sympathisant néo-nazi.

Pour le Washington Post, en tenant de tels propos, D. Trump a attisé les flammes de la division raciale et, ce faisant, il a échoué à un test crucial de sa présidence.

« Trump’s remarks represented a rebuke of the broad array of political, civic and cultural leaders who had called on him over the past several days to clearly and firmly denounce the hate groups and offer support for the victims of the violence. Under mounting pressure to set a clear moral tone for the nation, he instead lashed out defensively against criticism that he had fanned the flames of racial divisions and, in doing so, failed a crucial test of his presidency.
During the remarks — which caught senior aides watching from the lobby by surprise — Trump appeared far more passionate in defending many of the rally participants than he had in his more muted denunciation of the Ku Klux Klan and neo-Nazis a day earlier at the White House, where he read from prepared remarks. Visibly irritated, he parried with reporters and spoke over them, refusing several times to let them cut him off. »

Le schéma suivant du Washington Post illustre les zigzags de D. Trump concernant l’acte terroriste de Charlottesville :

 

Après ce nouveau revirement, les réactions politiques provenant tant du camp républicain que démocrate condamnent fermement, et plus largement qu’après sa première déclaration du 12 août, les propos de D. Trump. Le Washington Post les tient à jour ici.
Pour Richard Wollfe, chroniqueur de la politique américaine pour le Guardian, « Donald Trump the neo-Nazi sympathizer has achieved what Donald Trump the president has singularly failed to do: unite the nation ». Il a réussi créer un front bi-partisan… contre lui. Par ailleurs, pour le Guardian, cette dernière déclaration lève les (dernières) ambiguïtés concernant la véritable posture de Donald Trump à propos des néo-nazis, des suprémacistes blancs et racistes de tout poil américains en titrant sans équivoque The president of the United States is now a neo-Nazi sympathiser.

Si les propos de Donald Trump indiquant qu’il y avait aussi des gens biens dans l’alt-right vous interpellent, je vous encourage à regarder Mississipy Burning d’Alan Parker :

Vous pouvez aussi regarer le documentaire sur l’histoire réelle inspirant le film :

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p dir=”ltr”>Jusqu’à hier, je pouvais le regarder en pensant qu’il s’agissait d’une époque heureusement révolue. Depuis aujourd’hui, je me dis qu’il s’agit d’un film qui nous indique ce que demain pourrait être…

D. Trump et la Russie : une collusion d’escrocs de seconde zone et de parasites ?

Joshua Yaffa, correspondant du New Yorker à Moscou et membre du think tank New America, écrit depuis des mois sur Donald Trump, Vladimir Poutine et le scandale des liens entre la campagne de Trump et la Russie, qui devient chaque jour de plus en plus intéressant. Il a récemment écrit sur la frustration de nombreux journalistes russes face à la couverture médiatique américaine de l’affaire russe, qui à leurs yeux exagère l’influence directe de Poutine sur divers aspects de leur société et présente l’intelligence des hommes et des femmes du Kremlin sous un jour bien plus favorable qu’il n’y a lieu.
Yaffa et Isaac Chotiner ont récemment eu une discussion sur ces sujets par Skype. Les extraits choisis offrent une compréhension du fonctionnement de la Russie de Poutine et un éclairage saisissant des relations entre D. Trump et la Russie («la collision d’escrocs de seconde zone et de parasites»).
Isaac Chotiner: Comment un peu plus de cinq années à Moscou ont-elles changé votre perspective de ce scandale?
Joshua Yaffa: […] ce qui me rapproche parfois de la perspective de mes collègues russes c’est que j’ai observé pendant plusieurs années le mode de fonctionnement de cet endroit–et quand je dis «cet endroit», je veux dire Poutine, le Kremlin, l’État russe. Et je vois que, même si l’aspiration à être un empêcheur mondial et machiavélique de tourner en rond, décidé à chambouler les projets les mieux conçus des États-Unis et de l’Occident en général ne lui est pas totalement étrangère, le plus souvent la réalité est que Poutine règne sur une machine assez dysfonctionnelle, quasi cassée et définitivement très corrompue, dépourvue des pouvoirs néfastes et tout-puissants d’une super-structure façon méchant de James Bond. […].
[…]
Alors est-ce que votre théorie de ce grand scandale est que le gouvernement russe essayait certaines choses pour semer le chaos dans les élections en espérant créer une pagaille sans vraiment de conséquences et, avec un peu de chance, que cela aiderait Trump, et qu’au final il a eu plus de bol qu’il n’en aurait jamais rêvé?
En gros c’est ça, oui. Je crois que même dans ses rêves les plus fous, Poutine n’aurait jamais pensé que les Américains seraient capables de s’infliger un truc pareil, et c’est pourtant ce qui est arrivé au final. Ce sont les électeurs américains qui ont porté Trump au pouvoir, pas les électeurs russes.
[…]
Dans ce cas, pourquoi tenter à ce point de faire pencher la balance?
[…]
Ils voyaient la présidence Clinton comme une vraie menace, et tout ce qu’ils pouvaient faire pour l’affaiblir en chemin, jeter le doute sur son élection et, plus tard, sa présidence, aurait été accueilli favorablement. Et au-delà de l’idée d’affaiblir Clinton, je pense que le plus grand avantage qu’ils voyaient à une interférence dans les élections, quelle qu’en aurait été l’issue, était simplement d’affaiblir les institutions mêmes de la démocratie américaine, et ce faisant de semer le doute, l’incertitude et le chaos. Le simple fait de jeter de la boue sur les rouages du système démocratique américain ne pouvait être que positif pour la Russie, quel que soit le résultat des élections.
[…]
Est-ce que l’affaire Donald Trump Jr. a changé votre opinion sur le scandale?
Non, pas vraiment. Je n’ai jamais pensé qu’une collusion ou que quelque chose d’approchant était improbable ou impossible, donc le voir dans le détail n’a pas été un choc. […]. Même si ce n’était pas un grand complot du Kremlin pour faire élire Donald Trump, et que c’était juste la collision d’escrocs de seconde zone et de parasites, le fait est qu’ils se sont retrouvés emmêlés là-dedans et qu’ils semblent avoir des contacts haut placés ici, à Moscou. […]
[…]
Ce qui m’a attiré l’attention, et là je parle de la période d’avant WikiLeaks, c’est que quelqu’un puisse écrire dans un mail à Donald Trump Jr.: «Il s’agit évidemment d’informations de très haut niveau et très sensibles mais cela vient de Russie et c’est un soutien du gouvernement pour Monsieur Trump» sans que personne ne cille ni ne demande «Mais de quoi diable parlez-vous?»
Cela pose une question qui à mon sens s’applique à tout un pan de l’histoire, qui est que les réponses à certains de ces mystères se trouvent en Amérique, à l’intérieur de la dynamique de la campagne de Trump et de la famille Trump. Pourquoi Donald Trump Jr. s’est avéré un conspirateur aussi mauvais et raté sans la moindre intelligence de la manière dont se conduisent les sales affaires de la politique, c’est davantage une question pour Trump Jr. Pourquoi il n’a pas réagi à quelque chose qui aurait dû faire réagir n’importe quel politicien sain d’esprit, ou n’importe quel citoyen américain.
[…]
L’interview complet : «Poutine n’aurait jamais pensé que les Américains seraient capables de s’infliger un truc pareil» | Slate.fr

Cent jours de dépression pour un Donald Trump presque avalé par le système

Sur la base aérienne d’Andrews (Maryland), le 28 avril 2017. Jim Watson/AFP 
Drôle de célébration pour Donald Trump. Cent jours à peine après son investiture, le voilà adossé au mur et, s’il était sur un terrain de sport on serait bien obligé de constater que l’attaquant infatigable est devenu un défenseur qui semble presque dépassé par les actions d’un match dans lequel il n’a pas réussi à entrer. Il promettait de secouer le petit monde très protégé de Washington. Il annonçait une révolution. Il certifiait que tout irait vite et serait grandiose.
Le bouillonnant candidat a pourtant été rattrapé par le principe de réalité : aux États-Unis, l’homme le plus puissant du monde a droit à un beau bureau ovale dans une maison blanche, certes ; mais il n’a pas les clés du pouvoir et sa situation se révèle extrêmement fragile. Donald Trump l’a appris à ses dépens.

Lire la suite : Cent jours de dépression pour un Donald Trump presque avalé par le système

États-Unis. L’enquête du FBI sur les liens avec Moscou se rapproche de Trump

Donald Trump, Paul Manafort (au centre) et Ivanka Trump lors de la convention du Parti républicain, à Cleveland, dans l’Ohio, le 21 juillet 2016. Rick Wilking/REUTERS
Donald Trump, Paul Manafort (au centre) et Ivanka Trump lors de la convention du Parti républicain, à Cleveland, dans l’Ohio, le 21 juillet 2016. Rick Wilking/REUTERS

Lundi, le FBI confirmait l’existence d’une enquête sur une éventuelle coopération des Russes avec l’équipe Trump en vue de la présidentielle 2016. Le président américain tente maintenant de se distancier de son ex-chef de campagne.

“Le FBI possède des renseignements qui indiquent que des proches du président Donald Trump ont communiqué avec des agents russes”, afin d’influer sur la campagne électorale de Hilllary Clinton, rapporte la chaîne américaine CNN qui se base sur les dires de responsables américains.

Ces documents – en cours d’analyse – pourraient prouver qu’une coordination entre les Russes et l’équipe de campagne de Trump a bel et bien eu lieu, poursuit CNN.
Comme le dit le premier commentateur de cet article du Courrier International :

Avant, l’idée d’une élection truquée par la Russie et d’une Maison blanche à la botte du Kremlin était bon pour les romans d’espionnage à deux balles. C’était avant…

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Politique pénale et préjugé racial aux États-Unis

Après avoir fait la guerre aux pauvres, les États-Unis l’ont déclarée aux criminels. Une histoire des politiques pénales depuis 1960 saisit la genèse intellectuelle et politique du traitement punitif souvent réservé aux membres des minorités.

Recensé : Elizabeth Hinton, From The War On Poverty To The War On Crime : The Making Of Mass Incarceration in America, Cambridge, Harvard University Press, 2016, 464 p.
Dans un contexte médiatique et universitaire marqué par les controverses autour du livre d’A. Goffman, il y aurait lieu de craindre un essoufflement des travaux sur la criminalisation des jeunes Noirs et Latinos aux États-Unis. Dans cette étude, issue d’une longue immersion dans un quartier noir de Philadelphie, A. Goffman décrit l’omniprésence de la répression policière, dont témoigne encore récemment le mouvement Black Lives Matter. Les débats suscités par le livre ont permis de rappeler l’ampleur des travaux sur la criminalisation d’une jeunesse pauvre, notamment africaine-américaine. Une perspective historique, dans la lignée des African American Studies, pourrait toutefois donner un nouveau souffle à ces recherches. En revenant sur l’ambivalence des politiques de lutte contre l’exclusion sociale d’après-guerre, l’historienne Elizabeth Hinton montre que la politique criminelle des États-Unis, et l’enfermement de masse qui en résulte, trouvent leur origine dans un ensemble de théories culturalistes sur la « criminalité noire ».
Lire le compte-rendu : Politique pénale et préjugé racial aux États-Unis – La Vie des idées

Les États-Unis sont-ils encore les États-Unis? par Henry Rousso

Dans un témoignage publié sur le site du Huffington Post, l’historien Henry Rousso, spécialiste de l’Holocauste et de l’Occupation nazie en France, revient sur les circonstances qui ont failli le voir expulsé des Etats-Unis alors qu’il se rendait pour une conférence à l’Université du Texas à Houston. Édifiant et inquiétant à plus d’un titre dans cette Amérique trumpienne.

Henri Rousso, historien mondialement reconnu notamment pour son ouvrage “Le syndrome de Vichy”, a été à deux doigts d’être refoulé du territoire américain alors qu’il était invité pour une conférence à l’Université du Texas.
Le refoulement a pu être évité de justesse grâce à l’intervention des responsables de l’université texane et avec l’aide d’une professeure de droit spécialisée dans les questions d’immigration, Fatma Marouf.

FORUM DES IMAGES Henry Rousso, l'historien auteur du "syndrome Vichy"
FORUM DES IMAGES
Henry Rousso, l’historien auteur du “syndrome Vichy”

Agé de 62 ans, Français juif né en Egypte, Henry Rousso est professeur d’université et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Dans un premier temps, il a pu donner de ses nouvelles par l’intermédiaire de deux tweets (Henry Rousso, l’historien auteur du “syndrome Vichy”, à deux doigts d’être refoulé du territoire américain).
Dans un deuxième temps, il en a fait le compte rendu. Il s’agit d’un édifiant récit sur les résultats de moins de deux mois de présidence de Donald Trump. Il n’y a pas de quoi se réjouir. Comme dans l’Allemagne de 1933. En voici quelques extraits.
La situation :

«Le 22 février dernier, j’ai atterri vers 14h30 à l’aéroport de Houston, aux États-Unis, en provenance de Paris. Je devais me rendre à un colloque de la Texas A&M University (College Station), où j’ai été invité à plusieurs reprises ces dernières années. Au guichet de l’immigration, une fonctionnaire me refuse l’entrée et m’emmène dans une salle attenante pour contrôle, sans explications. Une trentaine de personnes y attendent que l’on statue sur leur sort. J’observe machinalement une certaine fréquence dans les entrées et sorties. Au bout de trois quarts d’heure, alors que la plupart de ceux qui attendent repartent sans problèmes, un jeune officier de police me demande de le suivre dans un bureau particulier. Commence alors un interrogatoire informel. Je lui demande ce qui me vaut d’être là. Il me répond : “contrôle aléatoire” (random check). Il me demande ce que je viens faire aux États-Unis. Je lui présente alors la lettre d’invitation de l’université. Cette intervention doit-elle être rémunérée ? Je confirme – c’est la règle dans beaucoup universités Nord-américaines. Il m’objecte alors que je n’ai qu’un visa touristique et non un visa spécifique de travail.»

Il en découlera alors un interrogatoire étendu à l’issue duquel le fonctionnaire l’informe qu’il va être refoulé (deported). A 19h00, Henry Rousso comprend que rien ne se passera avant le lendemain.

«Je m’apprête donc à passer encore entre une dizaine ou une vingtaine d’heures installé sur une chaise, sans téléphone – l’usage en est interdit –, avant de pouvoir occuper un fauteuil un peu plus adapté à la situation de personnes ayant effectué un long voyage. Toutes les heures, un fonctionnaire vient nous proposer à boire ou à manger, et nous fait signer un registre comme quoi nous avons accepté ou refusé. Malgré la tension, j’observe ce qui se passe dans ce lieu insolite, à la fois salle d’attente anodine et zone de rétention. Si la plupart des policiers adoptent un ton réglementaire, non discourtois, quelques-uns ricanent discrètement en observant cette population hétéroclite sous leur contrôle. Une policière engueule une femme dont le garçon de trois ans court dans tous les sens. Un homme se lève pour demander ce qu’il en est de sa situation. Trois policiers lui hurlent de s’asseoir immédiatement.»

Vers 21h00, il assiste au renvoi d’un Mexicain, «bien mis de sa personne», menotté, enchaîné à la taille, et entravé aux chevilles. A 1h30 du matin, les choses évoluent enfin dans le bon sens pour Henry Rousso à la suite de l’intervention de l’Université du Texas. Un policier lui indique alors qu’il s’agirait d’une erreur. A aucun moment des excuses ne lui seront néanmoins adressées.
Vient alors le temps de l’analyse :

«Historien de métier, je me méfie des interprétations hâtives. Cet incident a occasionné pour moi un certain inconfort, difficile de le nier. Je ne peux, cependant, m’empêcher de penser à tous ceux qui subissent ces humiliations et cette violence légale sans les protections dont j’ai pu bénéficier.»

des questions :

«Quand bien même aurais-je commis une erreur, ce qui n’est pas le cas, cela méritait-il pareil traitement? Comment expliquer ce zèle, évident, de la part du policier qui m’a examiné et de son supérieur hiérarchique sinon par le souci de faire du chiffre et de justifier, au passage, ces contrôles accrus? J’étais d’autant plus “intéressant” que je ne tombais pas dans la catégorie habituelle des “déportables”.

Et enfin celui de sa conclusion qui n’a rien, mais alors rien, de rassurant :

«Telle est donc la situation aujourd’hui. Il faut désormais faire face outre-Atlantique à l’arbitraire et à l’incompétence la plus totale. Je ne sais ce qui est le pire. Ce que je sais, aimant ce pays depuis toujours, c’est que les États-Unis ne sont plus tout à fait les États-Unis.»

Il faut remercier grandement Henry Rousso pour son témoignage et son analyse dans un temps aussi rapide. Il faut espérer que les moyens actuels d’information permettent mieux que dans les années 1930 de faire circuler les informations et de se mobiliser contre l’arbitraire et le dévoiement de nos démocraties au profit de régimes autoritaires.
L’article complet à lire : Les États-Unis sont-ils encore les États-Unis?
Source de l’image : Panoramic Images

Le FN en 144 engagements, et 140 signes

Cet article de The Conversation détaille la manière de faire de la communication politique par l’intermédiaire de twitter. S’il s’agit ici de l’exemple du Front National, une partie des éléments est plus général sur la manière d’utiliser le réseau social.

«En effet, la communication numérique orchestrée sur ces comptes montre bien que Twitter est un relais quasi exhaustif de la prise de parole médiatique lors de campagnes : les interviews, réactions, etc. sont « live-tweetées » par les community managers des candidats, sur le compte officiel de la personnalité, ou celui du parti.

On est bien loin de la caricature de la réduction de la pensée en 140 signes, que l’on peut entendre de manière récurrente…»

Concernant plus particulièrement l’analyse de la démarche du Front national en la matière – analyse que l’auteur compte faire également pour les autres partis et candidats concernant la présidentielle – celui-ci relève que

«À partir de ce petit corpus, nous pouvons donc examiner la mise en œuvre de la communication du FN autour des propositions de sa candidate : à travers des émissions médiatiques de forte audience, et le relais des séquences les plus fortes sur les réseaux sociaux, les figures emblématiques mettent en musique la partition gérable proposée dans les propositions : « sûreté », « fierté », « liberté », « prospérité », etc., sont mis en discours de manière plus ou moins spécifique (à travers la monnaie par exemple), contextuelle (en lien avec les événements de Bobigny), personnalisée (la question de la jeunesse par Marion Maréchal Le Pen), mais toujours avec une forte cohérence.»

Enfin, la campagne actuelle menée par le Front national est inquitétante par l’efficacité du message ainsi développé actuellement par ce parti :

«Loin de réduire la pensée, la communication sur les médias sociaux, sur Twitter en particulier, est d’une grande force et efficacité. Ne pas en tenir compte, c’est s’exposer à des effets de « bulles » médiatiques et ne pas mesurer l’impact de ces « données » sociales sur les processus électoraux.»

Surtout en fonction du cadre général actuel de la campagne.
Source : Le FN en 144 engagements, et 140 signes
Julien Longhi, auteur de l’article, est Professeur des universités en sciences du langage, Université de Cergy-Pontoise. Il a développé Polititweets, un outil d’analyse de tweets politiques (http://ideo2017.ensea.fr/projet-polititweets/)

Etats-Unis : un État en déliquescence

Le pourrissement de la politique américaine et l'élection de Donald Trump infectent l'ordre mondial et pourraient potentiellement provoquer un effondrement aussi grand que l'effondrement de l'empire soviétique.
Dans son article America: the failed state, paru en décembre 2016, Francis Fukuyama, auteur en son temps lors de la chute de l'empire soviétique d'un ouvrage ayant suscité la polémique et annonçant la Fin de l'histoire ainsi que le triomphe définitif du libéralisme et de la démocratie1, porte un jugement peu complaisant sur la situation résultant de l'élection en 2016 de Donald Trump :

« Donald Trump’s evolution from a buffoonish fringe candidate taken seriously by no one to the President-Elect of the United States is one of the most unexpected and traumatic events in recent US history. The effects are uncertain, but—in the worst case—they could lead to the US giving up entirely on global leadership, and the unravelling of the liberal world order it has done much to build since the 1950s. »

Il replace cette élection et ce qu'elle annonce en terme de nationalisme et d'autoritarisme en perspective en la reliant tant avec Recep Erdogan, le président turc qu'avec son homologue hongrois, Victor Orban. Cette évolution vers des démocraties populistes présente une menace évidente à l'encontre des libertés individuelles :

« with indignant nationalists riding the tide in so many places, we cannot preclude the possibility that we are living through a political disruption that will in time bear comparison with the collapse of Communism a generation ago. »

Au-delà de Trump lui-même, Fukuyama revient sur la crise de 2008 et de ses conséquences. Pour Fukuyama, la crise bancaire de 2008 a remis en cause l’autorité des élites qui ont créé ce système très risqué. Cette « faille dans le modèle », selon l'expression consacrée d'Alan Greenspan, minait l’expertise sur laquelle le pouvoir des élites reposait. Plus grave encore que l’échec de l’économie occidentale a été le sentiment d’injustice qui poussait dans son sillage. Le public a vu tous ces institutions et individus fortunés qui avaient bénéficié du système et qui étaient renfloués dans le même temps qu'étaient promulgués des projet de loi sous la forme de politiques d’austérité et d'augmentation du chômage. Aux États-Unis, ces effets déstabilisateurs ont été aggravés par une anxiété née du déclin de la puissance relative de la nation américaine.
Cependant, pour Fukuyama, le résultat de l'élection de Trump doit beaucoup au dysfonctionnement du système politique américain.
L’accusation que les grosses sommes d’argent et de puissants intérêts particuliers corrompent le Congrès et remplissent les poches des « élites » au détriment des citoyens ordinaires se retrouvait dans les propos des deux candidats outsiders de droite et de gauche, soit Donald Trump et Bernie Sanders.
Les deux ont vilipendé Hillary Clinton, présentée comme la personnification de ce genre de corruption. Ciblant des banques de Wall Street comme Goldman Sachs, la critique a atteint de nouveaux sommets avec Donald Trump qui a, en outre accablé comme corrompues tout un éventail d'institutions américaines, FBI compris.
De la sorte, le système politique américain est devenu dysfonctionnel alors que, pour Fukuyama, le problème est que les critiques comme celles de Trump et Sanders n'identifient pas correctement la source du problème et ne peuvent pas offrir de véritables solutions.
Fukuyama fait l'analyse que la polarisation idéologique et l’émergence de puissants groupes d’intérêt dans le système ont amené à la "vetocracy". À savoir, une situation dans laquelle des intérêts particuliers peuvent opposer leur veto aux décisions nuisibles pour eux-mêmes, tandis que l’action collective pour le bien commun devient extrêmement difficile à réaliser. La Vetocracy n’est pas fatale à la démocratie américaine, mais elle produit une mauvaise gouvernance :
« The American political system has undergone decay over recent decades as well-organised elites have made use of vetocracy to protect their interests. »
Conséquemment, les inégalités ont augmenté au cours de la dernière génération. Les chiffres sur la concentration des richesses et des revenus dans les 10 premiers pour cent des 1 % supérieurs sont bien connus. Ce qui était moins reconnu jusqu'à la campagne actuelle est ce qui se passait dans la vie des autres 99 %. C'est ainsi que l'ancienne classe ouvrière blanche souffre depuis trois générations de la désindustrialisation. Auxquels s'ajoute encore la situation des Afro-américains dans les centres-villes, des sans-papiers ou des autres minorités marginalisées.
Pour Fukuyama, en définitive, le succès du populisme en 2016 n'est pas surprenant. L'élite économique est responsable de la crise financière de 2008, mais c’était les citoyens ordinaires de classe ouvrière qui ont perdu leur emploi. L'absence d'une réponse des partis tant démocrate que républicain à la marginalisation économique de la classe ouvrière blanche coïncide avec leur marginalisation dans un système politique qui favorise ceux qui ont l’argent et l’État. La vraie surprise devrait être que le soulèvement populiste n’est pas venu plus tôt.
Concernant la présidence Trump, sur la question de l’inégalité et le sort de la classe ouvrière américaine, ses principales propositions — la renégociation d’accords commerciaux et de sévir contre l’immigration illégale — sont susceptible de produire les effets positifs qu’il promet, mais peut aussi susciter, pour Fukuyama, des représailles d’autres pays qui conduiront à une spirale à la baisse globale qui rappelle les années 1930.
Par ailleurs, la victoire des Républicains ne saurait masquer les contradictions importantes entre les tenants de la ligne Ryan, adeptes de la globalisation et de la réduction des dépenses sociales, et les supporters de Trump. Le premier champ de bataille potentiel sera le budget. Il peut déboucher sur le pire des deux mondes. A savoir, des nouvelles déductions fiscales pour les plus nantis et des coupes dans les programmes sociaux tels l'Obamacare, le tout combiné avec un protectionnisme et une flambée d'intolérance ethnique. À ce titre, pour Fukuyama et en décembre 2016,

« The appointment of Breitbart executive Steve Bannon as White House strategist and Republican National Committee Chair Reince Priebus as Chief of Staff are suggestive of exactly that sort of compromise. »

En terme idéologique, la victoire de Trump représente, pour Fukuyama, la dernière étape d'une transition mondiale vers nationalisme populiste, un modèle dont le sens est en train de devenir terriblement clair.
Cette tendance recouvre le Brexit et la montée des partis de droite anti-UE, anti-immigrés dans toute l’Europe. Dans un certain sens, ces événements — comme Trump — sont une réaction populaire à retardement à la mondialisation et les bouleversements économiques et culturels qu’elle a forgé au nom d’une liberté qui ne s’arrête pas à la frontière. Si cette tendance se poursuit ailleurs dans le monde, que nous vivrons dans une période très difficile de nationalismes concurrents et en colère.
Source de l'image d'en-tête : Donald Trump à la Convention républicaine de 2016. ©Action Press/Rex/Shutterstock
L'article : America: the failed state | Prospect Magazine
Prospect est un magazine mensuel britannique couvrant un large spectre de sujets, mais mettant l'accent sur la politique et l'actualité. Classé au centre gauche sur l'échiquier politique, il propose des sujets sur la politique britannique, la politique internationale, la psychologie, la culture, l'art, la littérature, la musique, le cinéma et il publie souvent des essais sur l'économie, les questions sociales, l'architecture, les médias, la science et les technologies.
Prospect a une rubrique « opinions » qui propose des contributions provenant d'un large spectre politique. (Source : Wikipedia)
Francis Fukuyama, né le 27 octobre 1952, à Chicago, est un philosophe, économiste et chercheur en sciences politiques américain.
Intellectuel influent, très connu pour ses thèses sur la fin de l'histoire, Francis Fukuyama est actuellement professeur d'économie politique internationale à la SAIS de l'université Johns-Hopkins à Washington.
En 2004, il a servi dans l'administration Bush en tant que membre du Conseil présidentiel de bioéthique. Depuis le départ de Georges Bush, il préconise en relations internationales la promotion de la démocratie par le soft power. En 2006, Fukuyama déclare que ses idées se sont éloignées de celles des néo-conservateurs (America at the Crossroads et Francis Fukuyama (2006). "After Neoconservatism". The New York Times Magazine, 19 février). Il a ensuite soutenu en 2008 Barack Obama à l'élection présidentielle américaine. (Source : https://en.m.wikipedia.org/wiki/Francis_Fukuyama)

  1. S'inspirant des thèses d'Alexandre Kojève sur la « fin de l'histoire », Fukuyama affirme que la fin de la Guerre froide marque la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme (concept de démocratie libérale) sur les autres idéologies politiques. Fukuyama est par ailleurs conscient que la chute du Mur, la dislocation du bloc de l'Est va entraîner d'importants troubles : la fin de l'Histoire ne signifie pas selon lui l'absence de conflits, mais plutôt la suprématie absolue et définitive de l'idéal de la démocratie libérale, lequel ne constituerait pas seulement l'horizon indépassable de notre temps mais se réaliserait effectivement.
    Le livre développe la thèse d'un article intitulé The End of History? (La Fin de l’Histoire ?) et publié en 1989 dans la revue The National Interest.